mon vécu

Publié le par mickael conan

C’était il y a bien longtemps déjà : je venais de décrocher mon premier poste de responsable d’une structure médico-sociale. Par hasard, c’est du moins ce que j’en raconte. Une annonce lue dans les ASH quand les vacations de formation ne me permettaient plus, financièrement, de faire face à mes projets personnels.

Un parcours classique d’entretiens, de visites, de rencontres peu engageantes avec différents membres d’une équipe qui ne souhaitaient pas cette création de poste. Un écrit d’une dizaine de pages retraçant mes motivations à occuper ce poste de directrice adjointe d’un centre de rééducation accueillant 120 enfants et adolescents handicapés moteurs. J’ai du tellement bien défendre ma cause devant le CA de l’association que j’ai été embauchée
.
Parmi toutes les rencontres que j’avais eu l’occasion de faire un manque que je considérais comme gênant : le médecin chef. Evoquant ce « raté » avec le directeur la réponse qui m’a alors été faite m’a rassurée. « Ce n’est pas grave, mais, si vous le souhaitez, vous pouvez revenir. »

Je n’ai alors entendu que la première partie de la réponse, comprennent, quelle erreur, que directeur et médecin devaient être sur la même longueur d’onde et que le choix du directeur ne pouvait qu’être valisé pas le médecin.
Et me voilà, pas peu fière, installée dans un tout petit bureau ( qui était un ancien lieu d’archivage, mais cela je ne l’ai appris que plus tard) jouxtant le bureau du chef de service éducatif.

Je les connaissais bien ces enfants et adolescents IMC, car cela faisait déjà plusieurs années qu’en tant qu’éducatrice, puis psychomotricienne, puis psychologue je travaillais auprès d’eux. J’avais eu l’occasion de faire de multiples projets avec eux, je m’étais battue auprès d’eux pour faire entendre une autre voix que celle de la rééducation fonctionnelle analytique, du trouble neurologique, du scanner ou de la « ténotomie des adducteurs. On jouait au tennis au moment de Roland Garros ( pas toujours facile quand on est tétraplégique en fauteuil électrique), on faisait du théâtre, on allait au spectacle, on jouait à la poupée ou on faisait de l’escalade sur l’espalier : il suffit d’être inventif, de savoir entrer dans le « ce serait comme si … »

Alors devenir directrice adjointe, responsable des projets des enfants, animatrice d’équipe c’était accéder à la possibilité de défendre encore mieux cette conviction que ces enfants n’étaient pas seulement des « corps cassés à redresser » mais des êtres de chair avec des désirs, des envies, des idées d ‘enfants, des êtres ne souffrant pas uniquement des leurs impossibilités physiques mais aussi des n’être pas entendus, car pas toujours assez écoutés dans leur demande d’une autre normalité, la normalité de leur statut d ‘enfant. D’enfants qui jouent, qui s’opposent, qui font des bêtises et qui, comme les autres, ou même plus que les autres, ont besoin de « faire comme si » ou « on dirait que je suis ».. un autre.

Quand j’ai été présentée aux enfants je ne me souviens plus exactement de ce que je leur ai dit mais ce dont je suis sûre c’est que mon message devait être empreint de cette philosophie, de ces valeurs ; j’étais là pour eux, pour permettre que des projets de vie leur soient proposés, en lien avec leurs attentes. On dirait aujourd’hui « mettre l’enfant au centre du dispositif ». J’allais découvrir que, dans cette institution j’allais être une pionnière.

Oh ! combien elle m’est restée en mémoire une des premières synthèses à laquelle j’allais participer, à cette place, nouvelle pour moi, de directrice adjointe garante des projets ( c’était écrit noir sur blanc dans mon contrat de travail ).
Les synthèses se déroulaient dans le bureau du médecin qui se présentait, lui, comme médecin directeur. La nuance a son importance, vous l’aurez compris. Nous étions tous assis en rond, sur des chaises disposées le long des trois murs libres de la salle, le quatrième étant occupé par le bureau médical. Le médecin était seul à être debout, tenant à la main un dictaphone. Et ce que l’on qualifiait de synthèse commence.

C’est la synthèse de Mickaël, jeune garçon de 12ans ½. La rapide anamnèse n’aurait pas déteint dans le roman le plus noir. Infirmité motrice cérébrale, entraînant une quasi-tétraplégie, abandon du père alors qu’il était encore très petit, mère alcoolique dont on n’avait plus de nouvelles depuis plusieurs années, plusieurs placements après décisions judiciaires dans diverses familles d’accueil…et des « troubles du comportement » qui valaient exclusion. Le verdict est tombé de la bouche du médecin qui dicte la lettre à écrire à l’ASE.

 On fait entrer Mickaël et le « tribunal » lui annonce la sanction. Personne n’a rien dit. Certains professionnels semblent satisfaits. Moi non plus je n’ai rien dit, il n’y a rien à dire ; le mandarin a parlé et cette parole n’est pas discutable.
Je sors de la pièce, mal en point, furieuse après moi qui n’ai pas osé m’opposer à une telle décision qui me paraît bien disproportionnée par rapport aux troubles manifestés.

Quelle est ma place ? Qui est responsable des projets des enfants ? Qui, dans une institution décide de l’exclusion d’un enfant ? Pourquoi n’y a-t- il pas eu de discussion, de recherche du sens de ces soit disant troubles ? Le renvoyer où ? Dans quel objectif ? Quel avenir ??
Assise dans mon petit bureau, toutes ces questions m’envahissent quand j’entends frapper à la porte.

 C’est Mickaël.
« Vous êtes une menteuse » ma lance t-il à la figure. « Vous nous aviez dits que vous étiez là pour nous et vous n’avez rien fait ».
Ne rien faire c’est cautionner. Ne rien faire c’est accepter que le médecin soit directeur, c’est accepter de n’être qu’une directrice adjointe fantoche qui prône des valeurs qu’elle n’est pas capable de défendre.
 Mickaël n’est, pour le médecin, qu’un prétexte pour définir qui a et qui aura le pouvoir entre lui et moi.

Ma décision est prise.
« Non, Mickaël, je ne suis pas menteuse, et je vais faire tout ce que je peux pour que tu ne sois pas exclu ».
C’est ainsi qu’a commencé une guerre meurtrière de 4 ans entre le médecin directeur et la directrice adjointe mais aussi qu’a commencé une relation difficile, complexe, parfois peu professionnelle je l’avoue, mais toujours vivace, entre Mickaël et moi.

Car Mickaël est l’archétype de l’enfant obstiné, têtu diront certains, qui ne sait pas toujours très bien ce qu’il veut mais qui clame trop haut et trop fort ce qu’il ne veut pas.

Il ne veut pas qu’on le déshabille à 6 heures et qu’on lui serve son repas à 7 sous prétexte qu’il ne sait pas se débrouiller tout seul. Il ne veut pas qu’on le prive de la fin d’un film à 21h15 sous prétexte que les éducateurs partent à 22 heures. Il ne supporte pas qu’on allume la lumière et crie le matin pour le réveiller. Il ne veut pas se lever à 7 heures pour rester 2 heures, sanglé dans son fauteuil, en attendant que l’on s’occupe de lui. Il se plaint quand il arrive, en reculant, en kiné, et que sa kiné est partie faire Dieu sait quoi, Dieu sait où. Il se rebelle si on lui reproche d’arriver en retard en rééducation alors qu’il n’y a personne pour s’occuper de lui. Il ne comprend pas pourquoi il n’a pas le droit d’avoir un fauteuil électrique qui lui permettrait de se déplacer plus facilement qu’avec un fauteuil manuel. Il accepte très mal l’explication selon laquelle il n’est pas assez « calme » pour qu’on lui confie un fauteuil de ce prix. Il ne fait pas confiance aux éducateurs qu’il entend constamment se plaindre de « la lourdeur du handicap des enfants accueillis » et qui ne peuvent garder un secret sous prétexte de travail d’équipe. Il entend tout Mickaël, c’est une véritable éponge. Il entend et il parle, il raconte ….à moi.

 Car, si je suis là pour les enfants, et que je suis directrice, c’est à moi de faire changer les choses. Et il ne se contente pas de venir me raconter, il convainc ses copains d’en faire autant. Et me voilà « bureau des pleurs » comme disent certains professionnels qui n’apprécient guère que la directrice adjointe sache si bien ce qui se passe dans les services. Et il s’en passe des choses inexcusables dans ces services.
Ce que Mickaël ne sait pas et que je vais apprendre, moi aussi, c’est qu’une directrice adjointe (ou non) n’est pas toute puissante. C’est qu’elle peut être convaincue que Mickaël peut faire beaucoup plus de choses que ce que l’on veut bien en dire, elle ne peut pas tout surveiller, sanctionner à tout bout de champ.
Pourtant je crois avoir essayé. Essayé grâce à de nouvelles embauches de développer un autre regard sur les enfants qui ne sont pas seulement des gêneurs exigeants qui ont envie d’aller aux toilettes pendant la pause des AMP. Mais il faut bien s’insérer dans l’équipe et l’EQUIPE est très puissante.

« On ne va quand même pas obéir à tous les caprices » .

Des « caprices » Mickaël en fait. Un jour il décide qu’il veut un tatoo.( Les plus anciens se souviendront de cet appareil antédiluvien qui portent aujourd’hui le nom de téléphone portable). Un copain peut lui en dénicher un.
« Mais tu n’as pas d’argent » lui répond l’éducatrice.

Mais si, il a de l’argent de poche donné par l’ASE.
« Tu ne vas quand même pas dépenser ton argent de poche pour t’acheter un tatoo et en plus tu n’en as pas besoin personne ne t’appelle jamais ».

C’est vrai que Mickaël n’a pas de parents qui pourraient l’appeler. Et alors ? Est-ce une raison pour qu’il ne se fasse pas plaisir en ayant, comme les autres un tatoo ? Alors Mickaël se défend, il argumente ce qui met l’éducatrice dans une rage folle. Il ne veut pas obéir, il a des troubles du comportement.
Et Mickaël, un lundi matin, à son retour de week-end dans sa famille d’accueil, revient avec un tatoo. C’en est trop, l’autorité éducative est mise à mal. L’éducatrice hurle et fonce dans mon bureau. Elle est rouge, débordante de colère et m’agresse. « Vous avez donné l’autorisation à Mickaël d’acheter un tatoo, vous sortez de votre rôle, vous nuisez à mon autorité ». Je ne comprends rien à ce qu’elle me raconte, je n’ai pas donné le moindre accord car je n’ai jamais entendu parler de cette demande. On va chercher le coupable qui arrive avec un grand sourire.

« Mme Delfour ne m’a rien permis mais tu étais tellement en colère, tu criais tellement que, dire que la directrice était d’accord, était le seul moyen de te calmer ». J’avais envie de rire ou d’applaudir -je ne sais pas- devant l’intelligence de cet enfant et la tête de l’éducatrice obligée d’admettre qu’elle n’avait pas à s’emporter de la sorte et qu’elle m’avait accusée à tort de manière bien violente pour une histoire somme toute bien banale de désir qui ne demandait qu’à être compris.

Reste que mes relations avec cette éducatrice et ses collègues n’en ont pas été facilitées. Car elle était crédible cette explication. Bien sur que je trouvais normal que les enfants communiquent avec qui ils voulaient sans être obligées de passer par la permission des éducateurs qui, en plus, écoutaient leurs conversations. Avec des règles qu’il aurait été EDUCATIF d’expliciter et de faire respecter.

Mickaël hospitalisé pour une très lourde intervention chirurgicale et voilà la directrice adjointe qui va le voir à l’hôpital et qui organise, en accord avec le chirurgien, une visite de ses copains qui n’ont pas encore15 ans.
Mickaël revient après des semaines d’hospitalisation. Il a énormément maigri, il est très affaibli. J’exige qu’il puisse bénéficier d’une chambre individuelle ( les autres sont dans des dortoirs de huit). J’exige qu’on le laisse dormir.

 L’infirmière me soutient. C’est elle qui le lèvera et lui fera prendre son petit déjeuner. Une AMP s’associe au projet. Le médecin tempête, son diagnostic à lui n’est pas si alarmant. « Si Mickaël n’était pas le chouchou de la directrice … » Guerre mais je ne lâcherai pas une seconde fois.
Et puis le centre va fermer pour les vacances. Mickaël ne peut pas être accueilli dans sa famille d’accueil qui n’a pas les compétences pour prendre soin d’un enfant encore si douloureux dès qu’on le touche.
Pour aller dans un centre de rééducation il faut un certificat médical ….que bien évidemment le médecin ne veut pas faire

« Ca coûte trop cher à la Sécurité Sociale ». Tant pis je vais bien trouver un autre médecin pour faire un certificat. L’ASE me procure cela tellement contente de ne pas avoir à gérer un convalescent.
Mais il faut aussi l’accord du médecin conseil de la Sécurité Sociale.
Combien de coups de téléphone pour pouvoir obtenir cet accord ? J’ai harcelé toutes les secrétaires mais 1 heure avant la fermeture de l’établissement j’ai réussi à parler au médecin et ai obtenu son feu vert. Je criais mon bonheur : j’avais réussi. Mickaël est parti à Saint Gilles Croix de Vie.

 Comme il m’a touché ce « merci » quand il est parti avec sa valise. J’en parle encore aujourd’hui avec beaucoup d’émotion. Là est le sens de mon travail, de mon engagement. Je ne vous dévoilerai pas les suites que cela a eues dans mes rapports avec le médecin chef, je pense que cela est inutile.

Mickaël qui est convoqué au tribunal pour enfants pour la poursuite de la mesure éducative et qui ne veut pas être accompagné des éducateurs car il ne veut pas que tout ce qui sera dit au tribunal soit répété dans l’institution.
« Et alors qui va t’accompagner ? » « Vous ? »
Et nous voilà partis à Pontoise. Bien sur que je sors de mon rôle mais comment faire ? Je sais qu’il a raison quand il craint que toute son histoire soit ensuite déballée pendant la pause café.

Choisir un professionnel plus discret parmi d’autres c’est risquer ensuite, au mieux, des questions, au pire des représailles pour celui qui y sera allé et qui sera considéré comme le traite au service de la direction.
Je me souviens encore avec émotion de la conversation que nous avons eue dans la voiture.
« Ca ne doit pas être facile pour vous, les éducateurs ne vous aiment pas »
« Je ne suis pas là pour me faire aimer et, être directrice, c’est souvent ne pas être apprécié quand on demande aux gens de mieux travailler ou de travailler autrement pour mieux s’occuper de vous »
« C’est vrai, cela nous, les enfants, on vous aime bien »
Les larmes dans la voix je lui réponds que me dire cela c’est le plus beau cadeau qu’il puisse me faire.

Mickaël seul à l’enterrement de sa mère. Quelques professionnels et moi bien sûr. C’est au mois de janvier, à Sarcelles. Il fait froid, l’église est vide….nous irons boire un chocolat chaud après la mise en terre.
De retour à mon bureau, je découvre que je ne peux plus y pénétrer, il y a de la colle dans ma serrure.

Je n’ai pas su, durablement et profondément changer les pratiques des professionnels.
J’ai modifié l’organisation, animé des réunions, crée de nouveaux outils – jamais utilisés-, embauché de nouvelles personnes…. le médecin est parti en retraite ( à 73 ans), j’ai fait venir des parents du conseil d’établissement (comme on disait ) pour entendre les doléances des enfants, j’ai menacé de la plainte à la DDASS…. et ai démissionné. Je ne pouvais pas, seule répondre aux besoins, défendre des projets...
« Vous êtes comme Don Quichotte contre ses moulins à vent » me suis-je entendu répondre.

Ma démission a été terrible. Je fuyais. J’abandonnais ceux, peu nombreux, qui m’avaient fait confiance. J’abandonnais les enfants. Je savais bien que j’étais le dernier rempart mais était-ce mon rôle ?
Mickaël était emblématique de cette relation que j’avais instaurée avec les enfants.
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